Zéroquatre n°11 - septembre 2012 (p.27)

Lieu de production, d’exposition et de diffusion de publications, la Sunset Résidence invite Blaise Parmentier (né à Nantes en 1983) à présenter le résultat de trois semaines passées dans ses locaux. Intéressé par l’espace urbain comme site potentiel d’installation et de récupération d’objets qui basculeront en œuvres ready-made, l’artiste s’est appuyé sur la localisation du site, rue des Tables-Claudiennes dans le 1er arrondissement de Lyon, pour développer une exposition empreinte de ce contexte. Il ressuscite ainsi trois lettres, le digamma inversum, le sonus medius et l’antisigma, intro- duites lors de la réforme de l’alphabet latin par Claude (10 av. J.C. – 54), empereur de Rome pour qui fut gravée la Table dite claudienne. Tombées dans l’oubli après sa mort, les lettres désormais vidées de leur substance sémiologique sont devenues pour l’artiste les motifs de graffiti posés sur trois panneaux touristiques. L’hommage aussitôt effacé par les nettoyeurs municipaux, il ne reste que des inscriptions spectrales, photographiées et données à voir. Dans l’espace d’exposition, alignés sur une tablette à proximité de cette image, reposent des caps de bombes de peinture, une note de restaurant et une plaque de granit où ont été gravées les lettres dispa- rues. Accompagnée de ses moulages en cire, la plaque illustre tout à la fois le signe d’une résistance à l’oubli et l’incarnation d’un objet reproductible, perpétuant le souvenir d’une langue hors d’usage. Dans cette entreprise de sauvegarde et de conservation des outils évoquant ses actions, Blaise Parmentier sonde la dimension mémorielle de la ville. Cette dernière apparaît alors comme un espace où les époques s’entremêlent ; où d’illustres fantômes rencontrent, sans distinction de statut, les plastiques résiduels des sociétés actuelles.

Franck Balland

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Patrice Joly - novembre 2011

Le travail de Blaise Parmentier s’inscrit dans une tradition de revalorisation des pratiques artistiques empiriques ou informelles dont il propose une réévaluation conceptuelle et un redéploiement vers des supports ou des lieux incongrus eu égard à leur mode d’apparition habituel. Récemment, ce jeune artiste s’est attelé à des projets plus ambitieux qui font évoluer cette réflexion fortement marquée par son caractère réactif à une production de signes autorisés vers une dimension proprement utopique, développement logique d’une pratique qui s’intéresse avant tout aux modes d’expression dans l’espace public.

Si l’on effectue le trajet Nantes-Rennes en empruntant la RN 137, axe qui relie les deux métropoles régionales de l’Ouest, et si l’on est attentif à ce qui se passe sur les tabliers des ponts qui traversent la voie express, l’on risque de découvrir l’inscription Lorem Ipsum peinte sur un de ces ponts, s’intercalant dans la longue liste des graffitti qui recouvrent la plupart de ces édifices de slogans plus ou moins gouailleurs et plus ou moins marqués politiquement. En l’occurrence, ce Lorem Ipsum qui apparaît sur le béton n’affiche aucune appartenance partisane et ne s’adresse à personne en particulier, il renvoie à l’évidence à ce que l’on appelle le faux texte et qui sert en imprimerie à remplir les espaces vierges afin de prévisualiser l’« encombrement » du texte à venir. Ce trompe-l’œil textuel est vidé de toute signification : en utilisant cette technique, l’auteur du graffiti n’a fait que déplacer une convention en usage chez les imprimeurs et autres métiers de l’édition vers une zone dénuée de toute habitude de la sorte : l’espace public utilisé comme surface d’inscription sauvage. Ce faisant, il rend possible un nombre infini d’énoncés sur ce réceptacle inhabituel, de même qu’il pointe l’attention non plus sur le contenu, mais vers le support et la logistique nécessaire à sa réalisation, ainsi que vers la valeur d’action intempestive de ce geste. Cette peinture à l’acrylique (revendiquée en tant que telle) a été prise en photo et introduite dans un diaporama qui fait défiler l’ensemble des graffitis « perpétrés » le long de l’axe routier, reconstruisant de la sorte un nouvel itinéraire rythmé par les variations des énoncés au milieu duquel le Lorem Ipsum apparaît comme ayant une fonction métalinguistique. Présentée lors de l’exposition collective RN 137, sensée rapprocher les deux villes via la réunion des scènes artistiques émergentes — sur fond de synergie économique et touristique — la proposition de Blaise Parmentier, tout en respectant au pied de la lettre le cahier des charges de l’exposition, ne manquait pas d’afficher une dimension critique en pointant à travers cette compilation de graffiti acides, l’envers d’une bien-pensance mise en avant dans cette proposition « inter-villes ».

Ce diaporama intervient à la suite d’une série d’autres pièces qui interrogeaient la fonction du graffiti bien au-delà de son pouvoir d’interpellation immédiat – via son potentiel provocateur ou ses qualités visuelles intrinsèques. Graffiti municipal, était notamment une réponse à la technique des municipalités actuelles pour canaliser la production des tagueurs et autres artistes déviants dont l’un des principaux effets est de saper toute possibilité pour les villes de conserver la « virginité » de leurs façades. Le principe d’apparition sauvage, par définition incontrôlable, du tag et du graffiti s’oppose à cette logique de respect d’une certaine forme d’intégrité architecturale : les tagueurs sont un vrai cauchemar pour les urbanistes et autres planificateurs urbains défenseurs de l’ordonnancement néo bourgeois des nouvelles métropoles. En offrant aux tagueurs des espaces balisés d’inscription, les collectivités tendent vers une régulation et une domestication de ces pratiques sauvages, en même temps qu’elles font accéder à la reconnaissance ces pratiques par ailleurs fortement sanctionnées : l’énoncé de « Graffiti municipal » choisi par Blaise Parmentier ne fait encore une fois que mettre à jour ces techniques de neutralisation. Il s’agit d’une œuvre qui le range du côté de la micro politique, d’une dénonciation soft des stratégies mises en place pour la sauvegarde de la « neutralité » des espaces publics et privés dans nos modernes démocraties. D’autres pièces de Blaise Parmentier, toujours dans cette même veine, divergent délibérément du registre habituel d’expression des tagueurs qui suit soit un régime de signature (affirmation d’un territoire), soit un régime de slogans, politiques ou humoristico-sexuels, soit enfin un régime de figuration (fresques). Certains tags de l’artiste, comme celui qui mesure approximativement l’espace réel de l’entrée d’un immeuble*, sont des réponses conceptuelles ou encore méta-artistiques à cette fonction du tag : elles utilisent les mêmes outils et les mêmes techniques de travail, les mêmes surfaces d’inscription, sauf qu’elles interrogent cette fois les finalités de la pratique, elles ont une dimension réflexive qui signent de ce fait leur appartenance au monde l’art contemporain.

De nouvelles œuvres de l’artiste prolongent cette réflexion sur la portée des gestes artistiques dans la sphère publique, toujours en relation avec une interrogation sur la limitation des énoncés autorisés. Alors que l’espace public est le réceptacle permanent de toutes sortes de messages publicitaires (le mobilier urbain étant par ailleurs largement organisé et pensé pour optimiser la réception desdits messages), la présence d’énoncés à valeur non publicitaire à l’intérieur de cet espace nécessite de surmonter une infinité d’obstacles. Le It’s Okay réalisé à l’occasion d’une exposition organisée par la municipalité de Nantes à l’intérieur de ces espaces d’affichages contrôlés que sont les sucettes et autres panneaux municipaux permet de vérifier encore une fois le strict contrôle de ces énoncés. Le slogan, volontairement mièvre, fait ironiquement référence à l’engouement des autorités municipales pour ce type de message insipide : l’intrusion fonctionne grâce à la teneur du message qui surjoue la positivité des messages publicitaires et souligne leur pauvreté conceptuelle.
Un autre type d’intrusion dans l’espace public vient contredire le rapport habituel que nous entretenons avec les œuvres d’art : l’idée de gratuité associée à la possibilité d’abandonner une œuvre et de s’en faire déposséder est une position paradoxale dans un monde dominé par la valeur marchande et où l’établissement du prix d’une œuvre suit des mécanismes de spéculation extrêmes. Pour Fast, cheap, good (but heavy), (2011), en duo avec Glen Loarer, Blaise Parmentier a récupéré un stock de marbres funéraires qu’il a transformé en un lot d’œuvres minimales géométriques, par la suite abandonnées sur une aire d’autoroute. Les pièces ainsi livrées à la possibilité de leur enlèvement / adoption posent d’une manière renouvelée le problème de l’évaluation des œuvres d’art, de leur usage et du désir d’appropriation de ces dernières en dehors de tout contexte autorisé.

Le projet Chromiphérie, montré une première fois dans sa dimension de maquette vidéo sur le stand de la biennale de Belleville lors de la Fiac 2011 est d’une certaine manière l’aboutissement de ces recherches sur la sphère publique. Blaise Parmentier se propose en effet de transformer radicalement notre rapport au périphérique parisien afin de le faire évoluer vers une dimension utopique. D’une certaine manière, cet anneau routier fut investi d’une mission quelque peu idéologique lors de sa conception, celle de réguler le flot des automobiles, de détourner l’accès à la capitale afin de ne pas encombrer son centre historique, le laissant à l’abri des nuisances, etc. Ce faisant, le périphérique, s’il s’acquitta et continue de s’acquitter de sa mission de désengorgement de la ville a aussi contribué à l’isolement de la banlieue en créant une véritable barrière urbaine. Le projet de Blaise Parmentier ne propose pas de supprimer la rocade mais d’accompagner la réflexion en cours sur sa réorientation en lui octroyant une dimension artistique et poétique, en faisant une œuvre d’art totale. Programmé au sein de la prochaine édition de la biennale de Belleville, dédiée aux révolutions, Chromiphérie s’inscrit doublement à l’intérieur de cette dernière. Dans ce projet d’envergure, le périphérique devient une zone d’inscription, il se transforme en un anneau chromatique qui signale à tout moment le centre mais aussi l’extérieur de la ville, dans l’idée d’une continuité active. L’automobiliste pénètre désormais une œuvre d’art : notre rapport au monde utilitariste se voit modifié en profondeur par le regard porté par l’artiste. La réalisation de cette œuvre éminemment utopique nécessite la pose d’une centaine d’affiches monochromatiques le long du périphérique. La vidéo Chromiphérie, plan séquence d’un tour de périphérique doublé d’un fondu synchrone du cercle chromatique, peut s’analyser comme sa préfiguration mais existe également de manière parfaitement autonome.


* Blaise Parmentier, 1,21m (environ), 2010, peinture en bombe, Paris.
http://blaiseparmentier.com/2010/121m-environ/